Une séance individuelle

Un témoignage d'Estelle Briquet

/// Témoignages ///
christian resident limay

Curseur de progression de lecture

Chaque mardi à 14 heures, dans la salle de musicothérapie de l’EAM (Établissement d’Accueil Médicalisé) de Limay, se joue une histoire de persévérance et de dignité. C’est l’histoire de Christian, qui frappe les notes d’un steel drum avec la détermination de celui qui a décidé de prendre le contrôle de sa voix… et de sa vie.

Un rendez-vous hebdomadaire qui change tout

Depuis 2016, je me rends en effet chaque mardi à l’EAM de Limay. Le matin, c’est la séance de groupe qui rythme les heures. L’après-midi, entre 14 heures et 16 heures, l’espace devient plus intime : les séances individuelles commencent. Ce sont des moments privilégiés où la musique se fait thérapie sur mesure.

Il y a deux ans, Christian a fait quelque chose que peu osent vraiment : il a sollicité, de lui-même, sans qu’on le lui suggère, une séance individuelle. Chaque mardi. Sans exception. Cette démarche volontaire dit déjà beaucoup de l’homme qu’il est : investi, ponctuel, déterminé.

Le rituel, c’est important !

Dès son arrivée, nous avons notre rituel. C’est un rituel simple en apparence, mais  il est fondamental. Mon steel drum – cet instrument qui ressemble au handpan mais qui possède sa propre identité sonore – devient le trait d’union entre nous.

Christian s’approche. Il frappe l’instrument. Une fois. Deux fois. Trois fois. Quatre fois.

Bon-jour, Es-telle !

Chaque syllabe résonne. Chaque frappe synchronise le geste, la respiration et la parole. Ce qui pourrait sembler anodin est en réalité un exercice d’une précision remarquable. Frapper le rythme d’une phrase sur les instruments l’aide à s’exprimer de façon plus fluide. Cela lui permet tout simplement de travailler la coordination entre sa respiration, sa voix et ses gestes – une triangulation délicate que le handicap rend parfois complexe.

C’est l’une des nombreuses choses que l’on peut travailler en séance individuelle, de manière bien plus approfondie qu’en groupe. L’intimité du face-à-face permet d’ajuster, d’affiner et de personnaliser chaque technique.

Le secret professionnel au service du progrès personnel des résidents

Le contenu précis de nos séances reste confidentiel, bien entendu. Mais, il faut savoir que des échanges réguliers ont lieu avec l’équipe encadrante tout au long de l’année. Ce dialogue interdisciplinaire est essentiel pour assurer une cohérence dans l’accompagnement de Christian.

Quand l’image devient miroir

À la demande de Christian, j’ai introduit un outil particulier dans nos séances : la vidéo. Je le filme lorsqu’il parle ou lorsqu’il chante. Puis vient le moment de la confrontation bienveillante : il se regarde, il s’écoute.

Le plus incroyable se produit parfois quand je lui présente des vidéos anciennes datant de plusieurs mois. Ses yeux s’illuminent. Il constate, de manière tangible et indéniable, l’évolution de sa diction, les progrès de son articulation.

La photo qui dit : « Je suis là, j’existe »

La semaine dernière, avant de commencer notre séance, Christian m’a demandé quelque chose d’inhabituel : qu’on le prenne en photo.

J’ai attendu le bon moment. Lorsqu’il ne s’y attendait pas, lorsqu’il n’avait pas remarqué que j’avais sorti mon téléphone, j’ai capturé l’instant. Pas une pose forcée. Pas un sourire de circonstance. Mais Christian tel qu’il est, dans sa vérité, dans son engagement face à l’instrument.
Quand il a découvert la photo, quelque chose s’est allumé dans son regard. Une fierté. Pas celle de la vanité, mais celle de l’accomplissement. La fierté de celui qui sait le chemin parcouru, les obstacles surmontés, la persévérance déployée. Et puis, il a dit cette phrase magnifique, cette phrase qui résume tout : « J’ai envie que tout le monde me voie. »

Un désir universel de reconnaissance

Ce désir qu’a exprimé Christian – être vu, être reconnu – n’est-ce pas le désir le plus universel qui soit ? Derrière le handicap, au-delà des difficultés d’élocution et de coordination, il y a un homme. Un homme qui travaille, qui progresse, et qui mérite d’être célébré.

Cette photo n’est donc pas qu’une image, c’est un témoignage. Le témoignage d’un parcours, d’une volonté, d’une collaboration entre un thérapeute et une personne qui a décidé de ne pas subir mais d’agir.

De là à monter sur scène…

Il n’y a qu’un pas, que Christian a franchi. Il fait partie intégrante du groupe de concert inclusif Le ZIC’OMATIC’SHOW encadré par Nadine Collin, ma collègue. Christian travaille parfois avec moi la chanson qu’il interprétera en concert. Il est un peu timide, mais se voir et s’entendre chanter avec les vidéos l’aide beaucoup. Alors, je lui suggère des gestes qu’il peut faire, des postures qu’il peut adopter en chantant. Allez voir Christian en concert : il est impressionnant !

Christian frappe son steel drum chaque mardi. Et à chaque frappe, il affirme son existence. À chaque syllabe articulée, il reprend possession de sa voix. À chaque séance et à chaque concert, il écrit une page de son histoire – une histoire dont il peut être fier et que chacun·e d’entre nous se devait de connaître…

À Limay, le mardi 10 février 2026 –  Estelle Briquet,
musicothérapeute, coordinatrice pédagogique

Christian en concert – Avec Mme Sandra Lepert (Directrice EAM Jacques Saint-Amaux).

Publié le 11/02/2026 - Guy Declercq

Partager l’article :

Facebook
Twitter
LinkedIn
Email
Retour en haut